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Dégenrer et pacifier la notion de pouvoir

Dernière mise à jour : 9 mai

avec Ann Avril, Directrice Générale de l’Unicef


Le pouvoir, même lorsqu’on l’incarne, n’est pas toujours perçu comme une notion positive. Il peut aussi représenter la tyrannie, la capacité d’abuser de plus faibles que soi. C’est cette ambiguïté que ressent parfois Ann Avril, Directrice Générale d’Unicef France depuis 2021. 


Elle doit d’ailleurs peut-être cette vision à sa mission, l’agence onusienne ayant pour vocation d'assurer à chaque enfant santé, éducation, égalité et protection. Dans le cadre de ses fonctions, Ann est entourée d'une équipe de 160 personnes, majoritairement féminines, comme dans beaucoup d'associations.  


Avec elle, j’ai eu envie de creuser cette conception pacifique du pouvoir et de l’influence. Ann étant également vice-présidente de l’AFF, l’Association Française des Fundraisers dont le board est paritaire, nous avons évoqué l’impact de la parité au travail et ce qu’elle dit en matière de représentativité et de la liberté de s’exposer. 



La DG d’Unicef France nous partage sa vision pacifique et non genrée du pouvoir et des clés pour atteindre la parité hommes/femmes au travail


L’accès au pouvoir : une question de chance individuelle ou de circonstances collectives ?


Comme certaines des femmes qui sont passées par ce podcast, Ann a la sensation que son arrivée à des postes à responsabilité est en partie due à la chance. La chance d’avoir été encouragée, ou au moins de ne pas avoir été empêchée d’accéder au pouvoir. 


Pour autant, ses circonstances personnelles ne l’empêchent pas de voir que cette chance, toutes les femmes n’en jouissent pas. Il est donc de sa responsabilité, et des femmes de pouvoir de manière générale, d’encourager celles qui en ont le moins. 


Pour encourager une parité qui soit effective, et surtout durable, nous avons besoin d’un socle juridique et politique. Ce dernier permet notamment de protéger le droit et l’accès à l’éducation de toutes les petites filles. Car même si ce dernier n’empêche pas, encore aujourd’hui, une répartition assez genrée de certains métiers ou secteurs (notamment celui associatif), il faut aussi reconnaître que nous avançons dans le bon sens. 


Attention néanmoins à ne pas regarder les statistiques avec une posture trop évangélique. Le dernier rapport du Haut Conseil à l’Egalité montre ainsi que le sexisme ordinaire perdure. 


“Quand on regarde les statistiques de manière globale, la moyenne évolue. Mais ça masque souvent d'immenses disparités. Et quand on voit qu'il y a un certain nombre d'hommes qui appellent à ce que leurs femmes retournent à la maison ou n'aillent plus à l'école ou arrêtent l'école prématurément, oui, c'est une réalité. C'est probablement une minorité, mais c'est une minorité d'autant plus choquante que 80 ou 90 % de notre société a beaucoup évolué.”

Aujourd'hui encore, il est donc important de continuer le combat, pour éviter qu’on ne retourne en arrière. Il est aussi essentiel de ne pas décourager le combat pour la parité d’autres luttes, notamment économique. Lorsque travailler est une obligation, le travail n’est plus libérateur mais une autre forme d’aliénation. 



Accepter de prendre des coups


Parfois, l’ennemi qui empêche les femmes d’accéder au pouvoir est intérieur. Au-delà du fameux syndrome de l’imposteur, accéder à des postes de pouvoir exige aussi d'accepter de prendre des coups. Pas seulement parce que l’on est une femme, mais aussi parce prendre des risques, c’est risquer des coups.  


“Bien évidemment, plus vous avancez et plus vous avancez dans une évolution de carrière, plus vous vous mettez en danger. Peut-être que vous vous mettez plus à l'abri matériellement, mais vous vous exposez plus, vous exposez à des coups.”

Cette vision du pouvoir, dans ce qu’elle peut avoir de violent pour son détenteur, déborde aussi sur l’acceptation que l’on en a pour ceux sur qui ils s'exercent. Pour Ann, il revêt une forme de domination et de force et pas uniquement le côté libérateur que l’on retrouve par exemple dans l’empowerment. 


Lorsque l’on est plus exposé (notamment aux coups), il faut donc trouver des alternatives à l'instauration d’un rapport de force. C’est d’autant plus compliqué que tout le monde ne perçoit pas la violence, et en particulier la violence verbale de la même manière. Pour les femmes, la complexité vient également du fait de l’illégitimité de leur violence. S’il peut être naturel de répondre à un conflit en élevant la voix, crier au travail est encore très mal perçu (et facilement taxé d'hystérie). 



Oser s’exposer au travail : un dilemme féminin


Si les abus de force sont plus vite rappelés à l’ordre lorsqu’ils sont imputés à des femmes, ces dernières osent aussi moins prendre le pouvoir. Il faut dire que l’historique en la matière n’est pas très engageant. Et que les précédents de Jeanne d’Arc (ou plus récemment Elisabeth Borne) tendent plus à nous signaler un danger qu’une opportunité à saisir. 


Cette barrière à l’entrée, que l’on est malgré nous forcées de franchir pour arriver au pouvoir, donne malgré tout une autre signification à nos coups d’éclat. Ils peuvent, dans le pire des cas, être perçus comme maléfiques (c’est le fameux repoussoir de la sorcière). Mais ils peuvent aussi considérés comme plus courageux


“Les femmes sont peut-être moins nombreuses au pouvoir, mais alors qu'est ce qu'elles sont courageuses ! Et quand elles s'exposent, qu'est ce qu'elles s'exposent. On peut parler de Simone Veil, qui a pris plus de coups que n'importe quelle femme politique en France et qui s'est battue pour un droit fondamental qu'il est important de préserver à tout prix”. 

Cette forme de courage peut aussi être un moyen de rompre naturellement avec la vision violente et tyrannique du pouvoir. Le pouvoir ne devient plus une force que l’on exerce contre les autres, mais au service de l’autre. C’est le pouvoir de faire éclore les talents des membres de son équipe, d’encourager des changements positifs dans la société, de défendre ou préserver des droits fondamentaux, etc. 



Parité ou représentativité : telle est la question


De la même façon qu’il ne faudrait pas chercher le pouvoir pour le pouvoir, Ann se défend de vouloir atteindre la parité pour le principe de la parité. 


“Je lui oppose la légitimité, notamment dans le cadre des conférences où on voit plus d’hommes que de femmes sur scène. S’il y a de grands chercheurs qui sont des hommes et qui viennent s'exprimer, pourquoi aller chercher un alibi de femmes pour atteindre une prétendue parité ? Ca va plus desservir la femme qu'autre chose.”

Encourager par la contrainte, surtout dans des milieux où le choix de qui prend la parole ou atteint certaines responsabilités ne se fait pas à la légitimité, est parfois indispensable. Mais attention à ne pas renvoyer la femme à un rôle de faire valoir et ne pas laisser le principe de parité au travail prendre le pas sur l’intelligence de situation. 


Plutôt que de forcer la main, peut-être faut-il plus encourager les femmes à prendre leur place. Et ne pas les ramener constamment à leur statut genré.  


“Moi je ne rêve pas d'entendre que c’est super que je sois directrice parce que je suis une femme. C'est même presque la pire insulte qu'on puisse me faire.  Parce que non, on est là grâce à nos compétences et notre envie de changer les choses. Ça n'a rien à voir avec le genre dans lequel on est né. On est là pour plein de bonnes raisons qui n’ont rien avoir avec notre genre”. 

C’est tout le paradoxe de la parité entre hommes et femmes. Certaines avancées peuvent aussi représenter des reculs, notamment lorsqu’elles donnent la sensation aux femmes d’être constamment assignées à leur genre. A l’inverse, ce qui représentait autrefois une oppression à démanteler (comme la non mixité) se révèle parfois plus favorable aux filles. 


Des études montrent ainsi que les filles arrivent plus à s’affirmer dans des établissements scolaires non mixtes. On le voit aussi dans les espaces de non mixité choisie (comme les clubs de femmes entrepreneurs). Il se crée un cocon de sororité qui favorise la solidarité, et non la rivalité féminine. 



A-t-on encore besoin de lutter pour la parité ?


Lorsque l’on parle de parité en France (ou dans d'autres pays dits “développés”), on s’entend souvent remarquer que tout a été fait. Si nous avons atteint une certaine universalité dans le droit, il n’en reste pas moins que les inégalités perdurent dans la réalité. 


Elles ne sont d’ailleurs pas toujours le fait du genre (ou pas de son seul fait). Là encore, l'intersectionnalité donne des outils pour s'intéresser aussi aux disparités géographiques, aux difficultés économiques, etc. 


Un autre contre-argument qui peut être opposé aux luttes pour l’égalité entre les hommes et les femmes au travail est l’existence des femmes tyranniques. Il suffit de regarder les récents scandales managériaux (notamment dénoncés sur le compte Balance ta Startup) pour remarquer que beaucoup des cas présentés sont le fait de femmes de pouvoir. 


‘’J'ai rencontré aussi certaines femmes qui s'étaient tellement battues ou qui avaient tellement dû souffrir pour arriver là où elle en était arrivée qu'elles en devenaient des femmes inhumaines”. 

Sans relativiser ces cas de tyrannie féminine, il faut aussi les analyser sous le prisme de ce qui est considéré comme légitime ou non. On pardonne ainsi peut-être plus aux hommes de pouvoir  leurs débordements. Et on se décharge parfois du mauvais rôle sur ces dragons sacrificiels (comme a pu l’être Margaret Thatcher). 


Pour éviter, comme la sorcière Maléfique, de plonger du mauvais côté de la force, Ann nous conseille de ne pas nous enfermer et d'écouter les conseils qui nous sont donnés. Car bien souvent, le plus dur, ce n’est pas d’accéder au pouvoir, mais d’y rester !





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